Verdun 90ème anniversaire

 

A  l’occasion du 90 ème anniversaire de la bataille de Verdun, nous avons réalisé une exposition sur la guerre 1914-1918 et vos sommes allés aux monuments aux morts lire des textes tirés  d’un livre qui vient de sortir: "Paroles de Verdun".

 

 

Nous buvons de l'eau-de-vie, fade au goût comme du sang, brûlante à l'estomac comme un acide. C'est un infect chloroforme pour nous anesthésier l'esprit, qui subit le supplice de l'appréhension, en attendant le supplice des corps, l'autopsie à vif, les bistouris ébréchés de la fonte.

Notre avenir est devant nous, sur ce sol labouré et stérile où nous allons courir, la poitrine, le ventre offerts...

Nous attendons l'heure H, qu'on nous mette en croix,, abandonnés de Dieu, condamnés par les hommes.

Gabriel Chevalier (la peur)

Vendredi 7 avril 1916      

 Sur le ravin de la Caillette

 Je pense à vous,chéris,jusque dans cet enfer.

  Oh, ignorez l'horreur de tout ce que je vois,

  De tous ces pauvres corps labourés par le fer

 Arrachés, lamentables, comme en face, les bois

 C'est la mort ! et pourtant le soleil est venu,

 Et très doux, il éclaire de sa pâle lumière

 Les arbres déchiquetés, où restent suspendus

 Les noirs débris informes; et de rouges lanières.

 Le sol est une mer qui serait pétrifiée

 Où chaque nouvel obus fait un nouveau sillon.

 On ramasse les morts. Là, dans la terre hachée

 Un trois cent cinq a fait un cratère profond.

 Et c'est une tombe d'une grandeur immense.

 Les brancardiers y portent les Poilus un à un.

 Pas un mot, pas une phrase, ici, c'est en silence

 Que, sur ses défenseurs, tombe la terre de Verdun.

Maurice Maréchal

 

En Pays Toy comme dans le Monde, le nombre des victimes fut incroyable...

Beaucoup d’écrivains ont fait cette guerre et en ont écrit d’une manière saisissante toute l’horreur !

...Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main, j'attends malgré tout la nuit noire avant de manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui arrivait tout à l'heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en arrière de nous. Tout à l'heure on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas que ceux qui sont à notre droite y aillent avant nous. Ils doivent guetter aussi de dedans leur trou. Nous guettons. L'important c'est que les quatre soient morts. Ils le sont. Tant mieux. Cela dure depuis trente jours. C'est la grande bataille de Verdun. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Nous avons de terribles soucis. Vaincre ? Résister ? Tenir ? Faire notre devoir ? Non. Faire nos besoins. Dehors, c'est un déluge de fer. C'est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n'est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l'horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés. Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand 'un veut seulement plier son genou nous sommes tous obligés de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et  les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n'entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n'entendons que le coup de masse d'arrivée. C'est un martèlement ininterrompu. Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n'avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d'un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l'autre qui la jette dehors...

                                                                 Jean Giono Recherche de la pureté

 

Alors que tout le monde  s’apprête à signer et fêter la paix, le Capitaine De Gaulle porte en octobre 1918  un regard pessimiste et clairvoyant sur la suite des événements!...

 

Est-ce que la France oubliera si vite, si tant est qu'elle l'oublie jamais, 1 500 000 morts, son million de mutilés, Lille, Dunkerque, Cambrai, Douai, Arras, Saint-Quentin, Laon, Soissons, Reims, Verdun détruits de fond en comble !Est-ce que les mères qui pleurent vont soudain sécher leurs   larmes ? Est-ce que les orphelins vont cesser d'être orphelins, les veuves d'être  veuves ? Est-ce que des générations durant, dans toutes les familles de chez nous, on ne se léguera pas les souvenirs formidables de la plus grande des guerres, semant au coeur des enfants ces germes de haine de nations que rien n'éteint? [...] Chacun sait, chacun sent que cette paix n'est qu'une mauvaise couverture jetée sur des ambitions non satisfaites, des haines plus vivaces que jamais, des colères nationales non éteintes.                               

                       Capitaine Charles de Gaulle Lettre de captivité